Cinéma | Nouvelles du front

Into the Abyss
un film de Werner Herzog (2011)

Into the Abyss de Werner HerzogDès le prologue d’Into the Abyss, à l’évocation des nombreux condamnés que sa vocation aura conduit à accompagner dans leurs dernières heures, l’aumônier d’un couloir de la mort s’effondre en larmes. Quelques instants plus tard, rencontrant pour la première fois Michael Perry, Werner Herzog explique au jeune homme que ce n’est pas parce qu’il est venu lui parler qu’il l’apprécie ; qu’il pense simplement qu’aucun homme ne mérite une telle punition. Après dix années passées à clamer son innocence de derrière les barreaux, l’exécution de Perry est prévue seulement huit jours plus tard. Bien qu’espérant toujours un pardon de dernière minute, en bon chrétien, nous explique-t-il, il s’est résigné à son sort. Son complice, Jason Burkett, s’en est quant à lui tiré avec  une sentence à perpétuité. Les deux hommes affrontaient pourtant les mêmes chefs d’accusation et employaient la même ligne de défense, se blâmant mutuellement du triple homicide de Jeremy Richardson, d’Adam et de Sandra Stotler à qui ils cherchaient à voler une voiture.

Par la franchise et l’insistance de ses remarques et interrogations, filmant ses sujets de face et dans une continuité sans répit, Herzog montre peu de compassion pour ceux impliqués dans le meurtre, que celui-ci soit d’ordre criminel ou institutionnel. La vérité des faits, exposés clairement par le policier chargé de cette affaire datant de 2001, ne semble guère plus l’intéresser. Il s’enthousiasmera davantage en apprenant qu’au fil des ans un arbre a poussé à travers le sol de la voiture volée que pour les visites des scènes du crime. Si Herzog semble à ce point se désintéresser de la culpabilité probable de son sujet c’est parce que l’abîme qu’il explore n’est autre que le vide temporel traversé par l’Homme confronté à la mort. S’abstenant de la narration en voix-off qui accompagne habituellement ses documentaires, le cinéaste préfère construire son film autour d’entretiens croisés et donc de la parole des hommes et femmes concernés ; les meurtriers, les familles des victimes et leurs connaissances. Posant ainsi l’art de se raconter au cœur du récit, Herzog semble nous indiquer que c’est, plus que toute autre chose, ce qui distingue Burkett de Perry ; la vie de la mort. Alors que le premier semble sûr de lui, le second apparaît comme un enfant naïf, légèrement attardé. Burkett, dans la grande tradition américaine du storytelling, semble riche en possibilités. Seule la sentimentale éloquence de son forçat de père devant le jury lui a épargné le même sort que son comparse ; dix ans plus tard lui-même s’apprête à avoir un enfant alors qu’il lui reste plusieurs décennies à croupir en prison. Débitant des platitudes, Perry n’est rien qu’une désespérante coquille vide et se trouve acculé, sans doute irrémédiablement, dans une fatale impasse. Deux produits d’une société profondément dysfonctionnelle dont le film brosse un inquiétant portrait, l’un bénéficiera d’une deuxième chance alors pour l’autre le temps est désormais une denrée aussi rare qu’inexploitable.

Grandement dénué de ce regard extatique qu’Herzog nous a habitué à poser sur et comme sujet de ses films, Into the Abyss n’en reste pas moins une œuvre captivante. Isolés, les témoignages de la fille de Sandra Stotler et d’un ancien officier de chambre d’exécution seraient bouleversants, mais là où le film puise sa réelle force poétique est dans sa manière d’orchestrer différentes voix pour composer une méditation chorale sur les facettes multiples du meurtre. Ainsi, ne se contentant pas d’une simple remise en cause de la peine de mort, Herzog laisse choir son spectateur dans un terrifiant sentiment de perte pour mieux le confronter à l’urgence de vivre.

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