Dillinger (John Milius, 1973) | Cinésthésies

Dillinger
un film de John Milius (1973)

Dillinger

Si le nom de John Milius ne vous évoque rien, il est toutefois probable que vous vous soyez déjà trouvé confronté à son œuvre. Scénariste d’Apocalypse Now (1979), bien que Coppola prendra de nombreuses libertés avec le matériau d’origine en cours de tournage, il fut l’un des grands dialoguistes du Nouvel Hollywood ; une sorte d’Audiard épris d’armes à feu et de surf qui passait auprès de ces hippies et autres figures de la contre-culture qui l’entouraient pour un mentor illuminé et quelque peu anticonformiste. Outre la délicieuse odeur du napalm au petit matin qu’affectionnait tant le Lieutenant Colonel Kilgore, le cinéma américain lui doit entre autres inoubliables répliques le « Do I feel lucky? » de l’Inspecteur Harry (Don Siegel, 1971) et le monologue tourmenté de Quint dans Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975). Éternel outsider, il servira de modèle à George Lucas pour le personnage de John Milner dans American Graffiti (1973) et aux frères Coen pour celui de Walter Sobchak dans The Big Lebowski (1998). Comme si ces faits d’armes ne suffisaient pas à sa légende, John Milius réalisa également plusieurs films majeurs. De son premier long-métrage, Dillinger, à Conan le barbare (1982), chef d’œuvre toujours inégalé de l’heroic-fantasy, tous témoigneront de la fervente admiration du réalisateur pour le cinéma classique doublée d’une vision très personnelle de son art ; d’un regard résolument moderne sur son temps.

Dillinger (John Milius, 1973)Il semblerait logique d’assimiler Dillinger à Bonnie et Clyde (1967), célèbre film de gangsters en cavale tourné seulement quelques années plus tôt. Au fil des cambriolages et des fusillades, il devient cependant évident que sous ses faux airs de relecture du film d’Arthur Penn shootée à la testostérone et à l’anarchisme de droite, l’on se rapproche davantage ici du western et d’une déconstruction des mythes fondateurs de l’Amérique. Révéré grâce à son charisme hors-norme par une frange de la population américaine, considéré par le gouvernement comme l’ennemi public numéro un, John Dillinger se voit en effet rattaché chez Milius à la figure romantique du hors la loi ; ce parfait antihéros de la conquête de l’Ouest. L’influence de Howard Hawks et de John Ford est omniprésente dans le style du jeune cinéaste, allant des cadrages jusqu’à l’emploi des thèmes « Red River Valley » et « Oh, My Darling Clementine » sous forme de clin d’œil à ces deux maîtres. Mais c’est surtout à un autre film datant aussi de 1973, Pat Garrett & Billy the Kid de Sam Peckinpah dont il emprunte pour ses rôles principaux nombre d’acteurs fétiches, que fait penser Dillinger.

Dillinger (John Milius, 1973)La relation étroite qui s’instaure entre le criminel titulaire et Melvin Purvis, cet impitoyable représentant de la loi et bras droit d’Edgar J. Hoover, est le véritable cœur du récit. Au cours d’une traque sans relâche, menée d’état en état et ponctuée de violentes altercations, le rapport qui lie l’un à l’autre ces dangereux individus ne fera que s’intensifier. Pour Dillinger et Purvis, respectivement incarnés par un Warren Oates toujours aussi exceptionnel et un Ben Johnson que l’on aura rarement eu l’occasion de voir jouer un aussi beau salaud, les braquages et arrestations se suivent et se ressemblent à quelques morts près. Ils traversent l’Amérique de la Grande Dépression et du New Deal dans un bain de sang, en faisant un terrain de chasse où ils n’ont à obéir qu’à leurs propres règles. Alors qu’il narre leur opposition, que ce soit lors d’explosives confrontations directes ou par un montage parallèle de leurs méfaits respectifs, ce sont les similitudes entre leurs méthodes et leurs idéaux que Milius s’efforce de mettre en scène, dessinant le portrait d’hommes qui n’admettent pas le moindre compromis, ne vivant que selon leurs inaltérables idéaux.

Dillinger (John Milius, 1973)La différence majeure entre la vision de Peckinpah et celle de Milius est que, chez le premier, l’impossibilité d’accepter un autre style de vie résonnait pour Billy et Pat Garrett telle une condamnation à mort. Il étaient des hommes d’une époque révolue évoluant dans une Amérique soumise à la modernisation où le passé n’avait plus droit de cité. Dans le film de Milius, l’inflexibilité devient au contraire pour Dillinger une nécessité synonyme d’une valeur fondamentale mais oubliée de l’Amérique : le refus de la conformité, de se soumettre à toute forme d’autorité, aux prix de croyances et de la responsabilité personnelles. « Le gouvernement c’est bon pour le bétail, pas pour l’être-humain » déclarait John Milius, interviewé par Film Threat*. À chaque rafale de pistolet automatique, somptueuse image exaltant la beauté du monde ou éclat de rire de ses personnages en route vers une mort certaine mais glorieuse, Dillinger se fait le manifeste de ce principe ; ce rêve impossible d’une liberté sans bornes, d’une vie que l’on pourrait aborder selon ses seules convictions.

*« […] I’m an anarchist. I’ve always been an anarchist. Any true, real right-winger if he goes far enough hates all form of government, because government should be done to cattle and not human beings. […] », « Joy In the Struggle: A Look At John Milius », lire en intégralité l’interview publiée sur Film Threat

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