Fleetwood Mac en trois albums : Fleetwood Mac, Rumours et Tusk | Cinésthésies

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Fleetwood Mac en trois albums : Fleetwood Mac, Rumours et Tusk

Les albums éponymes, dans l’histoire du rock, vont souvent de pair, bien que ce ne soit pas systématiquement vrai, avec les premiers enregistrements d’un groupe. En ce qui concerne Fleetwood Mac, l’affirmation s’avère être doublement vraie. Fleetwood Mac premier du nom, auquel l’on se réfère désormais comme Peter Green’s Fleetwood Mac en hommage au membre fondateur et premier guitariste du groupe, est produit par Blue Horizon Records et débarque chez les disquaires en 1968 ; le second sera publié par la Warner, via sa filiale Reprise, en 1975. Entre temps, les guitaristes (Johnny Spencer, Danny Kirwan, Bob Welch) se seront succédés au sein de la formation anglaise et le groupe aura enregistré huit autres albums, flirtant parfois avec le succès en Europe comme aux Etats-Unis mais ne parvenant jamais réellement à percer dans le mainstream. Stylistiquement, Fleetwood Mac négocie à cette même époque une évolution du pur produit de la British blues boom que le groupe incarnait à ses débuts vers un rock plus moderne incorporant des éléments de genres musicaux émergents.

Fleetwood Mac - Fleetwood MacFleetwood Mac (1975)

En 1975, à la recherche d’un nouveau guitariste pour remplacer Bob Welch sur le départ, Fleetwood Mac va recruter un couple de musiciens américains ayant déjà enregistré un album en tant que duo (Buckingham Nicks, 1973) ; ce sont le guitariste Lindsey Buckingham et l’ensorcelante chanteuse Stevie Nicks. Leur intégration au groupe se fait de manière impulsive, sans qu’ils n’aient à passer de véritable audition, et va résulter en l’une des renaissances les plus importantes dans l’histoire récente de la musique. Dès Fleetwood Mac, premier album enregistré par ce nouveau line-up, Nicks et Buckingham contribueront chacun trois compositions au répertoire du groupe dont « Monday Morning », « Landslide » et surtout « Rhiannon », l’un de ses tubes les plus emblématiques, qui étaient initialement prévus pour le deuxième album du duo. Christine McVie, claviériste et compositrice jusqu’alors plutôt introvertie au sein de la formation, apportera elle aussi trois nouveaux titres à un tracklist qui sera complété par une reprise des frères Curtis. Malgré la récente arrivée des deux nouveaux compositeurs-interprètes, la section rythmique de John McVie à la basse et Mick Fleetwood à la batterie assure une cohésion et une redoutable efficacité à l’ensemble de l’album. Ces deux musiciens aussi talentueux que discrets – qui ont par ailleurs légué leurs patronymes au groupe – se connaissent en effet par cœur, jouant ensemble depuis le milieu des années 1960 alors qu’ils évoluaient au sein des Bluesbreakers de John Mayall (époques Eric Clapton puis Peter Green).

Le succès de ce nouveau premier album sera durable. Bien qu’il ne passe qu’une semaine unique en tête des charts américains, Fleetwood Mac s’écoule à cinq millions d’exemplaires (alors que les ventes des albums précédents du groupe tournaient entre les deux et trois cents mille) et se maintient dans le classement des quarante meilleures ventes (albums) pour un temps alors record. Ebauche d’une pop-rock grandiose aux accents mystiques que le groupe allait perfectionner sur son opus suivant, ce disque n’était que le premier de deux albums qui allaient propulser Fleetwood Mac au sommet de la gloire, inondant les ondes d’une musique reconnaissable entre mille.

Rumours - Fleetwood MacRumours (1977)

Ayant tourné en amont de la sortie de leur nouvel album afin de le promouvoir, espérant ainsi familiariser le public avec la nouvelle voie empruntée, Fleetwood Mac se lance dès 1976 dans l’enregistrement de Rumours. A cette époque, les deux couples que formaient des membres du groupe (les McVie d’un côté, Nicks et Buckingham de l’autre) viennent de se séparer et Mick Fleetwood est, de son côté, en pleine instance de divorce. Pendant que Fleetwood Mac grimpe sûrement vers le sommet des charts, le groupe est contraint d’interrompre des sessions déjà tumultueuses pour donner de nombreux concerts alors même que les dirigeants du label empressent les musiciens de compléter la suite de cet inattendu succès avant que l’euphorie ne s’atténue. Dans de telles conditions ; enregistré dans une ambiance délétère ; Rumours relève du miracle. Plus qu’un succès, l’album sera un véritable phénomène, trustant la première place des charts américains pour une durée totale de 31 semaines et plaçant quatre singles dans le top 10 ; « Go Your Own Way » (10), « Don’t Stop » (3), « You Make Loving Fun » (9) et « Dreams », bouleversant morceau composé par Nicks et qui atteindra la première place outre-Atlantique. Provenant de la plume des trois différents compositeurs que sont Christine McVie, Stevie Nicks et Lindsey Buckingham, ces tubes illustrent l’une des forces majeures de Fleetwood Mac, sans doute davantage présente sur Rumours que n’importe ailleurs : une ahurissante facilité à brasser les sensibilités musicales les plus diverses tout en y imprimant un style immédiatement reconnaissable. « The Chain » est peut-être l’exemple le plus éloquent de cette marque de fabrique. Seul morceau pour lequel sont crédités les cinq membres du groupe, après avoir été découpé et retravaillé de multiples fois au cours de la conception de l’album, « The Chain » conserve toute la précision des meilleurs tubes de Fleetwood Mac, prenant son envol final avec un riff martelé par la basse de John McVie.

Pourtant, rien qu’aux titres des morceaux, il paraît évident que dans le contexte de sa production, avec Rumours, Fleetwood Mac s’adonne au périlleux exercice de la thérapie de groupe. Sur presque chacune des compositions (écouter par exemple « Go Your Own Way » de Buckingham), les lancinantes paroles entonnées par l’un des chanteurs semble s’adresser à l’un des autres musiciens ; la tension extrême née de cette situation où cinq individus ne s’appréciant plus autant qu’autrefois se voient dans l’obligation de s’enfermer dans une pièce pour travailler ensemble se ressent dans leur jeu qui parvient à un fragile équilibre entre passion et regrets. L’énergie et la sensibilité qui en découlent seront prodigieuses au point de conquérir le monde. Récompensé d’un Grammy award de meilleur album pour l’année 1977, les ventes de Rumours s’envolent pour terrasser la concurrence ; en à peine plus d’un an l’album s’écoule à dix millions d’exemplaires. En 2012 il s’est vendu à plus de quarante millions de copies, dont dix-neuf aux seuls Etats-Unis où il occupe encore la place de sixième meilleure vente. En Angleterre, Rumours a été présent 488 semaines différentes dans le classement des cent meilleures ventes d’albums. Au bord de l’implosion, Fleetwood Mac réussit donc avec ce disque l’impensable, prenant un virage décisif dans sa carrière et se plaçant comme l’un des groupes les plus importants de son époque.

Tusk - Fleetwood MacTusk (1979)

Après le phénoménal succès de Rumours, Fleetwood Mac est contraint de réfléchir à la direction à poursuivre. La réponse sera Tusk, un monumental double album fort de vingt titres ; 75 minutes d’excellence musicale prenant le contre-pied radical de tout ce qui avait fait la renommée du groupe (une volonté de rupture assumée ostentatoirement dès la pochette). Si Rumours avait sans doute permis la résolution des tensions entre les musiciens, leurs divergences artistiques paraissent plus clairement sur ce nouvel opus. Les trois compositeurs sortiront d’ailleurs, au cours des quelques prochaines années, tous des albums solos et signent ici certains de leurs meilleurs titres de l’époque ; chacun contribuant un single qui atteindra le top 20 (« Sara » pour Nicks, « Think About Me » pour McVie et « Tusk » pour Buckingham.) Trois des morceaux écrits par Stevie Nicks pour Tusk, « Storms », « Sisters of the Moon » et « Beautiful Child », comptent parmi ses plus envoûtantes compositions. Autre bienfait du succès de Rumours ; le groupe est désormais beaucoup moins soumis à la pression contraignante de son label et peut donc prendre tout son temps. Fleetwood Mac se permet donc de consacrer une année entière à l’écriture et à l’enregistrement de Tusk et d’investir plus d’un million de dollars dans la construction de son propre studio.

Alors que, sur leurs deux albums précédents la répartition des titres entre les trois compositeurs était toujours équitable, la présence de Lindsey Buckingham qui contribue neuf des vingt compositions (dont le morceau éponyme « Tusk ») semble ici dominer. Influencé par les riches textures de la pop ambitieuse de Brian Wilson (tête pensante des Beach Boys), mais aussi par l’énergie et l’esprit d’indépendance affichés par les mouvements punk et New Wave (on pense souvent à la voix de David Byrne des Talking Heads), Buckingham reçoit la permission de travailler à l’écart des autres musiciens, enregistrant des pistes chez lui avant de faire entendre son travail au reste du groupe pendant les sessions tenues au studio. Dès « The Ledge », deuxième piste de l’album, le grand écart avec « Over & Over », l’ouverture plus classique de Christine McVie, est accompli. Les guitares grésillent, le rythme est résolument tourné vers de nouveaux horizons. Qu’il s’agisse du déchirant « What Makes You Think You’re the One » ou d’un revenchard « Not That Funny », ses nouvelles compositions recèlent toutes d’une surprenante part d’agressivité jusqu’à « Tusk », morceau sur lequel couplets et refrains sont violemment scindés pour laisser l’impression d’un collage et dont Buckingham hurle les paroles avec une rage à peine contenue. Critiqué pour son coût record de production (plus d’un million de dollars) et malgré son relatif échec commercial – tout de même quatre millions d’exemplaires vendus – Tusk fut salué à sa sortie par la presse spécialisée et reste à ce jour, pour de nombreux observateurs, l’œuvre la plus accomplie de Fleetwood Mac. Peut-être de manière plus fondamentale encore, l’album est l’une des prises de position les plus courageuses émises par un groupe alors au sommet et qui aurait sans doute eu plus de facilité à simplement réitérer la formule qui avait fait son succès mais qui préféra relever le défi d’explorer de nouvelles facettes de son art. Ou comme le chantait Stevie Nicks dans « Storms » : But never have I been a blue calm sea/I have always been a storm.

La majorité de ces informations est extraite des textes de Parke Puterbaugh et Dave DiMartino accompagnant les rééditions de Fleetwood Mac, Rumours et Tusk (tous de 2004). Des renseignements complémentaires ont été glanés sur la page Wikipedia du groupe (en anglais) ainsi que sur les pages dédiées aux trois albums (ici, ici et ici) et à John Mayall & the Bluesbreakers. Les appréciations sont évidemment personnelles.

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