Roger Corman : Roi du B-Movie | Cinésthésies

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Roger Corman : Roi du B-Movie

Crab Monsters

Crab Monsters, Teenage Cavemen, and Candy Stripe Nurses
Roger Corman: King of the B Movie

un livre de Chris Nashawaty (2013)

Crab Monsters, Teenage Cavemen, and Candy Stripe Nurses (Chris Nashawaty, 2013)Au cours d’une carrière qui se poursuit encore après soixante fructueuses années, Roger Corman aura réalisé cinquante six long-métrages et produit plus de quatre cents films. Mais avant de devenir l’indétrônable roi du B-movie et du drive-in, puis quelques décennies plus tard un pionnier du direct to video avec des merveilles aussi diverses que Fête sanglante (Amy Holden Jones, 1982), Emmanuelle 6 (Bruno Zincone et Jean Rollin, 1988) ou Bloodfist (Terrence H. Winkless, 1989), cette incontournable figure du cinéma indépendant était destinée à un tout autre avenir. Élève brillant, il fera ses études d’ingénierie industrielle à la prestigieuse université de Stanford, suivant la voie autrefois tracée par son père. Jeune diplômé, il quittera pourtant son premier poste au bout de seulement quatre jours. Bien qu’à l’aise dans cette profession lucrative mais choisie par défaut, le méthodique Roger Corman reste plus que tout attaché aux double-programmes et aux récits d’Edgar Allen Poe qui avaient jadis bercé son enfance. Son choix est fait : il fera carrière dans le cinéma et consacrera son énergie faramineuse à divertir les spectateurs friands de cinéma de genre.

La chute de la maison Usher (Roger Corman, 1960)Peinant à trouver une place convenable au sein du système hollywoodien très conservateur, Roger Corman profitera d’une pension militaire pour se payer un séjour à Oxford où il étudiera la littérature anglaise le temps d’un semestre. Stanford puis Oxford… joli parcours pour cet homme qui allait passer le prochain demi-siècle à évoluer entre sexploitation et autres films de monstres en marge d’une production considérée comme légitime. De retour aux États-Unis après son bref séjour européen, Corman se lance dans la production indépendante. C’est chez American International Pictures, la firme dirigée par les caricaturaux producteurs que sont James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff, qu’il fera d’abord ses gammes. Avant cette collaboration, Corman n’avait que peu de faits d’armes à son actif. À peine dix années se seront écoulées qu’il aura déjà réalisé une vingtaine de films. Produisant une série de divertissements fauchés, parfois médiocres mais toujours rentables à l’image de L’Attaque des crabes géants (1957) ou Teenage Caveman (1958), il s’ouvrira une porte dans le show-business tout en se créant une inimitable marque de fabrique.

Roger Corman et Vincent PriceRoger Corman n’a certes jamais disposé des richesses des studios avec lesquels il espérait rivaliser, cela ne l’a pas empêché de s’imposer dès ses débuts grâce à ses qualités d’entrepreneur hors-pair et d’increvable bourreau de travail. Inondant les drive-ins d’une multitude de distractions souvent calquées sur un modèle ayant fait ses preuves, il va se constituer un public vorace auprès d’adolescents en manque de sensations fortes. En parallèle, il s’entoure d’artistes et techniciens néophytes mais talentueux dont le simple bonheur de pourvoir enfin tourner un film lui garantit un enthousiasme sans bornes. Alors que ses adaptations de l’œuvre de Poe (en majorité scénarisées par Richard Matheson et interprétées par un Vincent Price sur le retour) rencontrent un franc succès, Corman va fonder Filmgroup et prendre son fulgurant envol.

Candy Stripe Nurses (Alan Holleb, 1974)Car le cinéaste nourrit des ambitions incompatibles avec la vision purement mercantile du duo Nicholson/Arkoff et cette célèbre filmographie émaillée de bikers énervés, d’infirmières en chaleur ou encore de pulpeuses women in prison, pour n’en évoquer que certaines des figures les plus emblématiques, ne raconte qu’un des divers versants de ses périples cinématographiques. C’est ici qu’entre en jeu Crab Monsters, Teenage Cavemen, and Candy Stripe Nurses, une collection de témoignages qui ne cherche pas tant à réévaluer l’apport artistique de Roger Corman, qui n’entrera jamais dans dans les anales en tant que réalisateur majeur, qu’à mettre en lumière le rôle prépondérant qu’il aura joué dans l’histoire du cinéma américain. Soyons clairs: sans Roger Corman le septième art ne serait sans doute jamais devenu celui que l’on connaît et que l’on aime aujourd’hui.

The Intruder (Roger Corman, 1962)Jack Nicholson, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Peter Fonda, Monte Hellman, Joe Dante, Jack Hill, Dennis Hopper, Sylvester Stallone, Warren Oates, James Cameron, Bruce Dern, Peter Bogdanovich, Pam Grier, Robert De Niro, Jonathan Demme… La liste des géants en herbe du cinéma américain à être passés par l’officieuse Roger Corman Film School, que ce soit à l’époque de Filmgroup ou de New World Pictures, résonne tel un prélude à ce qu’allait devenir le Nouvel Hollywood. Si l’intégralité de ces acteurs, scénaristes et réalisateurs ne doivent pas tous leurs débuts au producteur visionnaire, et que certains auraient probablement trouvé leur voie sans sa bienveillance, toujours est-il que Corman a su s’entourer au fil du temps d’artisans talentueux. En laissant libre-cours à leur créativité, en leur donnant la possibilité d’apprendre leur métier et leur offrant la plate-forme nécessaire pour exprimer leurs idées, il aura permis l’émergence de plusieurs générations qui allaient tour à tour redessiner le paysage cinématographique international. Et tout cela sans jamais perdre le moindre dollar, si ce n’est avec la mésaventure de The Intruder (1962) ; une œuvre des plus personnelles qui voyait Corman s’élever contre le ségrégationnisme et qui reste à ce jour l’unique film à lui avoir fait perdre de l’argent.

Not of This Earth (Roger Corman, 1957)En abordant par ordre chronologique la carrière de Roger Corman, laissant à chaque période s’instaurer un dialogue entre les propos du producteur/réalisateur et ceux de ses innombrables collaborateurs, Chris Nashawaty exploite les possibilités de la biographie orale pour faire émerger de son sujet un portrait nuancé. Tout n’est certes pas rose chez cet homme qui restera avant tout un entrepreneur de génie. Mais même lorsqu’il seront confrontés à ses plus fâcheuses tendances – notamment le remontage insensé d’un Cockfighter (Monte Hellman, 1974) qui refusait obstinément de trouver son public – ses disciples ne peuvent que lui témoigner leur admiration et reconnaissance profondes. De même, nous rappelle-t-on, Federico Fellini ou Ingmar Bergman lui sont redevables d’avoir connu une distribution sur le sol américain digne de l’importance de leurs œuvres.

The Big Bird Cage (Jack Hill, 1972)On l’oublie souvent : qu’il s’agisse des films qu’il a réalisé, produit ou simplement distribué, le cinéma de Roger Corman ne saurait en aucun cas se limiter à l’image racoleuse qui colle à la peau de ses plus provocantes héroïnes. Ce ne sont pas les réalisatrices qu’il employait alors en plus grand nombre que le Hollywood d’aujourd’hui qui me contrediront. Érotisme et action furent certes toujours les mots d’ordre, mais uniquement parce que là résidaient les principaux atouts d’un Corman fauché face à la puissance de frappe des majors et de leurs super-productions. Bien avant que les grands studios ne se rendent compte de l’existence de marchés en pleine expansion pour des sujets méprisés tels la science-fiction ou la drogue, Corman en profitait pour les exploiter jusqu’à la moelle, ne ratant jamais l’occasion d’y insuffler de vitrioliques critiques sociales tout en divertissant des spectateurs peu gâtés en la matière. Ainsi, de Not of This Earth (1957), Un baquet de sang (1959) ou La Petite boutique des horreurs (1960), à The Big Bird Cage (Jack Hill, 1972), Cinq femmes à abattre (Jonathan Demme, 1974) ou Piranhas (Joe Dante, 1978), ces éléments distinctifs restent omniprésents au travers d’une filmographie pléthorique qui y puise une indéniable cohérence.

Roger CormanQue Roger Corman soit aujourd’hui réduit à produire des téléfilms pour des chaînes câblées témoigne des mutations économiques subies par l’industrie cinématographique. Face aux productions opportunistes dont Hollywood inonda son propre terreau après le succès des premiers blockbusters, la marge de manœuvre de ce franc-tireur de l’entertainment allait se réduire comme peau de chagrin. Bon nombre de ses anciens protégés, à l’image d’un James Cameron qui débuta comme homme à tout faire sur Battle Beyond the Stars (Jimmy T. Murakami, 1980), ont gravi les marches pour s’imposer au sommet de la pyramide. Bien d’autres, comme Francis Ford Coppola ou Joe Dante, auront connu la gloire avant de sombrer injustement dans l’oubli. L’esprit du maître perdure néanmoins au travers de leurs succès, de la liberté thématique et formelle qu’adoptent souvent leurs œuvres et, surtout, du refus d’abdiquer de Roger Corman qui, à près de quatre-vingts-dix balais, continue à jouer ce jeu qu’il semblerait pour peu avoir lui-même inventé. Pour ceux qui s’intéressent à son parcours et aux évolutions du cinéma de genre en général, je ne peux que vous conseiller la lecture de ce livre où les avis éclairés des témoins privilégiés de son histoire côtoient de somptueuses illustrations toutes plus alléchantes et décalées les unes que les autres.

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