Wicked Lady : The Axeman Cometh et Psychotic Overkill (1969-1972) | Cinésthésies

Déviances | Musique

The Axeman Cometh (1969-1972) et Psychotic Overkill (1972)
Deux albums de Wicked Lady

Wicked Lady - The Axeman Cometh (1969-1972)Sans doute est-il déjà arrivé que, flânant chez votre disquaire préféré, la pochette d’un album inconnu vous ait interpellé du haut de son perchoir. A cette occasion, il se peut que vous ne vous arrêtiez même pas un instant pour examiner la chose de près mais l’image, inévitablement, s’enracine telle une évidence dans une parcelle oubliée de votre cerveau. A chacun de vos passages subséquents l’obsession se développe, jusqu’au jour où, cédant fatalement à la curiosité, vous déboursiez la compulsive poignée d’euros nécessaires à la satisfaire. Souvent, l’obscure jaquette ne dissimule que de prévisibles déceptions : ces riffs évidents, inénarrables et entendus mille fois auparavant. Subsiste toujours, cependant, l’infime chance que ce simple microsillon gravé à même la chair du vinyle fasse cracher à vos enceintes des sonorités grisantes, inconnues même des mélomanes les plus aguerris. Tel fut le cas, pour moi, de Wicked Lady ; ces pionniers oubliés d’un psychédélisme aux accents de proto-doom progressif, au goût léger mais ô combien délicieux d’interdit.

Malgré l’abondance d’infos circulant à propos de tout et n’importe quoi de nos jours, l’on ne sait presque rien du mystérieux passé de ce groupe formé en 1968 à Northampton, en Angleterre. Certaines rumeurs voudraient que, deux mois après avoir dévalisé un magasin de musique pour s’approprier une guitare, Martin Weaver et son pote bassiste des Hell’s Angels Bob Jeffries aient rencontré « Mad » Dick Smith errant en pleine rue, ce-dernier prétendant avoir assuré les percussions lors de congrégations occultes tenues dans un monastère écossais. En 2012, pour la réédition des enregistrements du groupe chez Guerssen, Weaver livre sa propre version des faits, écrivant que les trois musiciens jouaient déjà ensemble dans un groupe de reprises appelé Blue Diamonds dont le manager les mettra à la porte pour ne plus retenir que leur jolie chanteuse. Quoi qu’il en soit, et je vous laisse opter pour le récit que vous préférez, l’on peut s’estimer heureux que leur musique parvienne aujourd’hui à nos oreilles.

Wicked Lady - The Axeman Cometh (1969-1972)Wicked Lady se considérait avant tout comme un groupe live, jouant un rock lourd et enivrant à situer quelque part dans les eaux troubles que naviguaient à l’époque Black Sabbath, Cream, Blue Cheer ou encore Jimi Hendrix dont une reprise de « Voodoo Chile » figure sur le deuxième opus. Suivi par un public de bikers capable de précipiter le moindre concert vers de chaotiques bagarres générales, le groupe se verrait lentement privé de scène. Approché par un représentant d’EMI, Weaver aurait même tabassé cet homme venu leur proposer un contrat avant de jeter son corps nu et inconscient au milieu du public surexcité. D’autres sets seraient interrompus sur intervention de la police, des managers de salles ou simplement par le comportement erratique des musiciens à qui il arrivera de rejouer en boucle le même morceau pendant une heure ou de jeter leurs instrument sur les spectateurs au risque de les blesser. L’abus de drogues et d’alcool achevant le travail, Wicked Lady finirait par éclater en 1972 sans sortir le moindre enregistrement officiel. Par souci de se rappeler la structure de leurs propres compositions, le groupe avait néanmoins immortalisé une quinzaine de titres du fin-fond d’un sous-sol crasseux sur un magnétophone quatre pistes. C’est d’après ce matériel, essentiellement des démos, que Guersson a compilé les deux improbables albums que sont The Axeman Cometh et Psychotic Overkill.

Dès « Run the Night », premier morceau figurant au tracklist de The Axeman Cometh et enregistré en 1969, les éléments constitutifs de la férocité du trio s’accaparent le premier plan. Soutenu par la basse omniprésente de Jeffries et le jeu aussi acharné que métronomique de Smith, Weaver taille de sa gratte méchamment saturée des riffs puissants et d’insaisissables solos. Palliant à ses limites techniques à grands coups de wah-wah et d’inventivité, c’est bien le jeu de guitare du frontman, davantage que ses textes et sa voix d’une qualité variable, qui se placent au cœur de la musique de Wicked Lady. D’un « Life and Death » d’une dizaine de minutes jusqu’à l’épique « Ship of Ghosts » qui vient clore Psychotic Overkill, les passages instrumentaux prédominent sur l’ensemble. Couplets et refrains ne servent alors plus qu’à encadrer ces envolées rythmiques et autres délires mélodiques qui puisent, à la manière de Tony Iommi, autant dans le blues que les débuts du hard rock et du psychédélisme, l’introduction de « Out of the Dark » en étant la parfaite illustration. Malgré la longueur des morceaux – trois dépassent les dix minutes et un seul descend sous la barre des cinq – et une production qui s’étale de 1969 à 1972, The Axeman Cometh reste cohérent à l’extrême ; un album sans concessions qui va droit au but.

Wicked Lady - Psychotic Overkill (1972)Début 1972, Bob Jeffries ayant quitté Wicked Lady pour s’installer en Inde, il sera remplacé à la basse par Del « German Head » Morley ; un type qui doit son surnom à sa coiffure et que Martin Weaver décrit comme suffisamment timbré pour s’intégrer au groupe. Il semblerait que seul Morley assure la basse sur Psychotic Overkill, enregistré en 1972 peu avant que ne survienne la séparation définitive du trio. Après un démarrage laborieux, notamment le titre complètement raté qu’est « Tell the Truth », l’album trouve ses marques avec le très stoner « Passion », son solo immense et son refrain surréaliste (Tell me that you love me/And I won’t throw your Grandma on the fire). Suivent un « Voodoo Chile » plus que jamais dans les affres d’un bad-trip sous acide, le passable « Why Don’t You Let Me Try », puis surtout l’endiablé « Sin City » et un ahurissant « Ship of Ghosts » de vingt-deux minutes. Moins solide dans son ensemble que The Axeman Cometh, Psychotic Overkill vaut donc essentiellement pour ses derniers instants de bravoure mais reste tout de même d’une qualité musicale époustouflante. Époustouflante notamment lorsqu’il s’agit de musique jouée par une bande de types trop cinglés pour dégoter le moindre contrat professionnel et qui, à quelques jours de leur premier concert, ne savaient encore sous quel nom ils allaient se produire ni même quels morceaux ils allaient entonner.

Après l’éclatement de Wicked Lady, Martin Weaver rejoindra le groupe Dark avec lequel il enregistre Round the Edges, un album pressé à soixante exemplaires en 1972 et devenu culte depuis. « Mad » Dick Smith se montrera quant à lui l’égal de son surnom en se retrouvant enfermé dans un asile psychiatrique au tendre âge de 28 ans. Pour ce qui est des deux bassistes, on ne sait trop ce qui leur est advenu mais vous pouvez entendre tout ce beau monde à l’œuvre sur The Axeman Cometh et Psychotic Overkill : deux albums à écouter, comme le clame Weaver, avec le volume tourné à fond ou alors pas du tout.

6 personnes ont commenté l'article

    1. My pleasure! J’écoute quelques trucs contemporains, mais de moins en moins de métal/hard-rock (récent ou pas, d’ailleurs). Dans ce genre j’aime surtout quelques groupes, notamment le Black Sabbath des débuts qui reste hors-normes et à qui Wicked Lady me fait un peu penser. Dans les groupes récents que j’apprécie vraiment il y a PJ Harvey (dont je te recommande le sublime dernier album, Let England Shake), quelques groupes de la scène garage de San Francisco (jette une oreille sur l’album Carrion Crawler/The Dream de Thee Oh Sees) et Broadcast (un duo d’electropop entre Portishead et Stereolab que j’essaierai de chroniquer, mais tu peux déjà écouter Tender Buttons pour t’en faire une petite idée). Je vois que le site est en ligne. Ça manque de contenus mais c’est un début!

  1. Merci pour cet article. 1er Album trouvé miraculeusement dans la médiathèque de ma ville. Un son bien à eux, entêtant, enivrant, débordant de sincérité. L’esprit du rock c’est ça. Loin des sentiers battus et des sirènes des grosses maisons de production.

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