Possession (Andrzej Zulawski, 1981) | Cinésthésies

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Possession
un film d’Andrzej Zulawski (1981)

Possession d'Andrzej Zulawski (affiche par Basha/Barbara Baranowska)Accouché dans la souffrance de l’exil1, Possession appartient au rang des films les plus extrêmes ; ce cinéma qui, ne se permettant pas davantage de concessions au bon goût qu’à la logique commerciale, divise autant le public que la critique, suscite autant d’admiration que de haine. Film d’une violence inouïe sur la folie et les démons qu’elle est capable d’engendrer, Possession est l’œuvre tourmentée d’un cinéaste exprimant sans la moindre retenue ses plus troublants sentiments. Œuvre malade donc, mais film maudit aussi. Conspué à Cannes en 1981, où Isabelle Adjani remportera néanmoins un prix d’interprétation, le film passera inaperçu lors de sa sortie française, sera défiguré et amputé d’une quarantaine de minutes pour son exploitation américaine2, et restera jusqu’aux années 2000 difficilement accessible. Ce n’est qu’à sa sortie en DVD que Possession trouvera enfin son public, sa renaissance méritée démontrant que, bien loin de l’étiquette de film d’horreur qui lui aura longtemps collé à la peau, le chef d’œuvre d’Andzrej Zulawski est surtout une expérience viscérale et inoubliable qui, une fois le choc initial digéré, se révèle un terrain aussi fertile en interrogations morales qu’en visions cauchemardesques.

Isabelle Adjani et Sam Neill dans Possession d'Andrzej ZulawskiAccouché, engendré, renaissance… Je n’ai pas choisi ces mots là tout à fait au hasard, c’est plutôt le film qui, ne demandant qu’à prendre la parole, me les a imposé. Tout, dans Possession, n’est que violente mise au monde ; insoutenable et contagieux effort de création. Comme les liquides rouges, verts et blanchâtres dégoulinant du corps d’Adjani au cours de ce qui restera comme sa séquence la plus emblématique, quelque chose de suintant cherche dans Possession à échapper au drame familial, à faire exploser les carcans du fantastique pour s’émerveiller devant les infimes décalages du reflet et du double. Prenant comme point de départ la désintégration d’un couple dans un Berlin encore divisé par le mur, Zulawski s’amusera avec virtuosité des registres, des genres et des apparences pour filmer la folie et l’emprise terrifiante que celle-ci exerce sur la réalité. En se développant, la pathologie contaminera le film lui-même pour propulser récit et personnages dans une course effrénée et sanglante, une fuite débridée vers l’impossible libération et l’éternel recommencement.

Isabelle Adjani dans Possession d'Andrzej ZulawskiPossession démarre avec des plans volés de la grisaille urbaine ; des archives grinçantes d’une époque révolue. Les façades d’immeubles berlinois éventrés et envahis par la végétation défilent à l’écran. Au travers de leurs fenêtres et portes hâtivement condamnées, nous apercevons en filigrane le mur gris qui se dresse funestement pour bloquer toute ouverture sur l’horizon. Celui qui contemple ce triste spectacle depuis son taxi n’est autre que Mark, un homme filant vers ses employeurs pour un ultime débriefe avant de rejoindre sa femme, Anna, et leur fils, Bob. Anna a déjà annoncé à son mari qu’elle souhaite le quitter mais, face à face comme au téléphone, elle ne saura lui expliquer les raisons qui motivent sa décision. Du premier au dernier plan, l’architecture de la ville divisée hantera leur histoire, le drame se jouant dans des appartements qui surplombent le mur sinueux pour mieux renvoyer aux personnages l’image déchirante de leur propre séparation.

Possession - Andrzej ZulawskiAbandonné à lui-même, à l’instar des ruelles désertées de la capitale allemande qu’il sillonne à la recherche de sa femme, Mark s’isolera dans une chambre d’hôtel pour sombrer dans la dépression. Lorsqu’il se décidera enfin à reprendre en main l’avenir de sa famille, les efforts qu’il consentira à rebâtir l’idylle d’antan n’aboutiront qu’à transformer sa relation avec Anna en un rapport de violence, de dégoût et de haine. La rupture consommée, celle-ci se fera toujours plus distante, ne visitant leur appartement qu’à de rares occasions pour s’occuper de Bob. Rapidement, elle coupera tout lien avec son passé, qu’il s’agisse de sa seule amie, Margie, ou de son amant, Heinrich. C’est alors que Mark fera appel aux services d’un détective privé pour retrouver sa piste dans le quartier de Kreuzberg. A mesure que se révèle la monstruosité du secret qu’Anna dissimule derrière les murs de son appartement sordide, la vie de son entourage va basculer dans l’horreur.

Isabelle Adjani et Sam Neill dans Possession d'Andrzej ZulawskiRares sont les films à atteindre, avec la même férocité que Possession, de tels niveaux d’intensité. Encore moins nombreux sont ceux qui, comme le film de Zulawski, parviennent à maintenir cette hargne sur toute leur durée. Pure fiction, Possession puise néanmoins ses origines dans deux événements clefs de la vie du réalisateur. La séparation douloureuse entre Zulawski et sa première épouse3 ainsi que la fuite d’une Pologne sous le joug soviétique habitent l’ensemble du récit. Bien que solidement ancré dans le genre, celui-ci s’en trouve ainsi renforcé d’angoisses personnelles et d’une rage libertaire, le sentiment d’enfermement et l’insoutenable violence qui accablent le couple résonnant autant dans ses registres dramatiques que fantastiques.

Sam Neill dans Possession d'Andrzej ZulawskiDès ses premiers instants – un rendez-vous d’affaires au sujet flou, des retrouvailles sous forme de séparation brutale – Possession s’affiche fièrement insaisissable. Les scènes s’enchaîneront ainsi, sans trop prêter d’attention à la continuité et laissant au spectateur le soin de reconstituer les nombreuses ellipses qui relient sa série de vignettes. Tournant autour des personnages, saisissant leurs visages marqués à bout portant et leurs corps depuis d’insolites positions, la caméra de Zulawski capte le récit par des images aux tons métalliques et glaciaux. L’esthétique relève de l’observation clinique et le film scrute un quotidien qui, sous l’impulsion des sentiments, déraille. Malgré cette froideur assumée, les choix de mise en scène nous confèrent une place inconfortable dans l’œuvre. Celle du témoin impuissant peut-être, ou bien celle d’un voyeurisme malsain. Qu’importe au final le point de vue adopté, le film réussit ainsi à nous impliquer par d’intrusifs mouvements de caméra dans le spectacle désagréable d’un homme et d’une femme qui s’entredéchirent, exposant par des envolées subjectives leur violente détresse.

Possession - Andrzej ZulawskiSi nous suivons principalement Mark à la reconquête de sa femme, épousant son point de vue alors qu’il tente de rétablir un semblant d’ordre dans sa vie, c’est le personnage d’Anna qui entraînera le film vers ses plus perturbants horizons. Fuyant un mariage qui s’écroule, mais aussi la relation adultère qui lui aura offert quelques brefs moments de répit, elle se terre désormais quelque part avec son nouvel amant : une créature démoniaque qui semble prendre forme à mesure que la raison de la jeune femme s’effiloche. L’enlaçant de ses tentacules pour se nourrir de son amour, la créature a aussi besoin de protection et c’est  sa vulnérabilité qui incitera Anna au meurtre. Ainsi, la violence conjugale qui hantait la première partie du récit cèdera la place à un déchaînement d’une toute autre nature. Intelligemment, Zulawski nous maintiendra à la lisière imperceptible du fantastique et de l’horreur psychologique, ne tranchant jamais sur la nature de la bête pour en faire, même lorsque Mark s’alliera à Anna, autant une entité maléfique qu’une représentation de la folie meurtrière qui s’empare du couple.

Possession - Andrzej ZulawskiSitué dans un immeuble décati et orné de papiers-peints jaune-pisse, le nid douillet que partagent Anna et sa créature tant aimée jure par ses teintes pourrissantes avec les bleus et gris blafards du reste du film. Il en est le centre maladif, la tumeur qui ronge et détruit la logique qui régissait auparavant l’univers des personnages. Inspirant l’horreur à Heinrich et au détective privé, ce qui conduira à leur mort, il deviendra aux yeux d’Anna et de Mark un temple et la créature leur symbole divin ; la dernière preuve que l’amour, aussi pervers soit-il, existe encore en ce monde et que leur histoire ne fut pas entièrement un mensonge.

Isabelle Adjani dans Possession d'Andrzej ZulawskiIl nous faut ici nous attarder une dernière fois sur la transe et la fausse-couche d’Anna dans le métro berlinois, cette inoubliable scène où les fluides corporels s’écoulent pour retapisser enfin les couleurs minérales du bitume. Possession est l’histoire de ces deux mondes qui s’entrechoquent et se contaminent, d’une lutte entre l’ordre et le chaos ; l’aseptisé et l’organique. Là où certains rechercheraient l’équilibre, insuffleraient à cette histoire une régurgitation de théories marxistes pour renouer ces fils qui leur avaient échappé, Zulawski tranche le cordon ombilical et laisse à sa création tout le loisir d’exprimer sa monumentale folie. Décousu jusque-là, avec son dernier acte le film s’enfonce irrémédiablement dans l’anarchie. A l’image de sa scène la plus mémorable, à la fois un objet d’horreur et de fascination tant la performance d’Adjani y est époustouflante, Possession tente alors d’échapper à son sort en inséminant d’autres formes. Mais l’effort demeure stérile et, comme si tout cela n’avait été qu’une interminable période de gestation, le film débouchera sur de glaçantes images de la famille recomposée, dénaturant son motif de départ en guise de conclusion avortée. L’important est peut-être d’aimer mais ni l’amour ni la compréhension n’épargneront à Anna et Mark de s’enfoncer encore et toujours dans la même tragédie.

Isabelle Adjani et Sam Neill dans Possession d'Andrzej ZulawskiSouvent, lorsqu’est évoqué Possession, l’on s’attarde à juste-titre sur la performance d’Isabelle Adjani. Habitée par son personnage, elle joue à merveille le rôle délicat et exténuant d’Anna et traverse le récit avec une énergie propre à la damnation. Il faut cependant regarder au-delà car, de l’interprétation de Sam Neill à la créature imaginée par Carlo Rambaldi4, de la photographie signée Bruno Nuytten aux dissonances expérimentales de la partition composée par Andrzej Korzynski, chaque élément du film contribue à en faire une réussite artistique totale et sans concessions, une œuvre envoûtante et unique dans l’histoire du cinéma. Orchestrant cette tempête de pulsions sexuelles et morbides, ce maelstrom dément de semence et de sang, Andrzej Zulawski nous offre sa vision la plus crue du monde, mettant courageusement à nu ses tourments, son inquiétude et sa profonde douleur.

1Né en 1940 en Ukraine, Andrzej Zulawksi passera une partie de sa jeunesse en France avant de se rendre en Pologne pour travailler notamment en tant qu’assistant d’Andrzej Wajda. Passé lui-même à la réalisation, l’interdiction de son deuxième film (Le Diable, 1972) lui vaudra d’être blacklisté, obligeant le réalisateur à chercher du travail dans d’autres pays. De retour en Pologne, il s’attèlera à la fin des années 1970 à un projet qui lui était cher avec Sur le globe d’argent, l’adaptation d’un roman de science-fiction écrit par son grand-oncle. La production sera interrompue en plein tournage sur décision du Ministre du cinéma et Zulawski ne terminera son film qu’en 1988 après avoir concrétisé d’autres projets, dont Possession, à l’étranger.

2Limelight International, distributeur américain de Possession, ne s’est pas contenté de raccourcir le film mais, voulant surfer sur les succès de L’Exorciste (William Friedkin, 1973) et La Malédiction (Richard Donner, 1976), en a aussi modifié l’histoire pour en tirer un pur film d’exploitation, rajoutant au passage d’absurdes effets d’optique et une bande originale nettement moins avant-gardiste que celle signée par le compositeur Andrzej Korzynski.

3Malgorzata Braunek : actrice polonaise qui a notamment joué dans les premiers films de Zulawski : La troisième partie de la nuit (1971) et Le Diable (1972).

4Carlo Rambaldi : artiste italien à qui l’on doit entre-autres certains effets spéciaux d’E.T. l’extra-terrestre, du King Kong de 1976 et d’Alien.

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