Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986) | Cinésthésies

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin
un film de John Carpenter (1986)

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin

C’est l’un de mes premiers souvenirs de cinéma, le corps de ce guerrier chinois se gonflant d’air sous l’emprise d’une colère terrible jusqu’à son inévitable et jouissive implosion. J’avais six ou sept ans et je venais, sans le savoir, de faire une découverte d’une importance capitale. À jamais, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin constituerait mon initiation à l’œuvre de John Carpenter : un réalisateur que je compte désormais parmi les figures majeures du cinéma contemporain. Je ne reverrais le film que bien des années plus tard mais ni cette image, ni le titre original de Big Trouble in Little China qui figurait  sur la jaquette de l’honorable VHS, ne m’auront quitté un seul instant. Lorsque la filmographie de Carpenter s’est vue éditée en DVD, je me suis donc rué sur les mésaventures de cet aimable boulet qu’est Jack. Je n’en gardais que peu d’autres souvenirs mais, au fil de cette redécouverte et d’innombrables visionnages répétés depuis, le film s’est avéré être tout sauf l’œuvre mineure que beaucoup continuent d’y déceler.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986)Pour la poignée d’incultes qui n’en connaîtraient pas déjà la trame, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin nous plonge dans le Chinatown de San Francisco sur les traces d’un chauffeur de poids-lourd un tantinet bourru. Ayant débarrassé de sa cargaison sa fidèle monture, The Pork-Chop Express, il passera sa nuit à parier dans les rues du quartier chinois et à dépouiller son ami Wang Chi de son argent. Avant de rembourser ses dettes, Wang implorera cependant Jack de l’accompagner à l’aéroport où l’avion de sa fiancée, Miao Yin, doit justement atterrir en fin de matinée. Mais ils ne seront pas les seuls à y guetter le débarquement d’une jeune et ravissante chinoise. Une délégation de la triade locale, ainsi que cette fouille-merde de Gracie Law, attendent eux-aussi dans la salle des arrivées. C’est alors que les ennuis vont débuter pour Jack.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986)Lancés à la poursuite des ravisseurs de Miao Yin, Jack, Gracie et Wang vont découvrir l’envers de Chinatown. Pourtant, ce n’est pas tant le sordide commerce sexuel, auquel ils imaginaient destinée la jeune femme, qui va leur donner du fil à retordre que la matérialisation d’ancestrales légendes chinoises. Au cours de leur enquête, c’est à la magie noire que vont se confronter nos aventuriers urbains ; une sorcellerie pratiquée par le puissant David Lo Pan et ses trois fidèles lieutenants. Vieux de plusieurs millénaires, Lo Pan doit épouser une princesse aux yeux verts pour lever la malédiction qui de le condamne à n’être qu’un esprit sans corps et retrouver ainsi toute la mesure de sa force. Egg Shen, son unique rival sur le sol américain, va alors se joindre à la lutte et porter un secours précieux à Jack et ses amis.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986)Pour bien savourer cette œuvre délirante, il faut comprendre que Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin est une comédie dont le personnage principal ne fait que se prendre pour un héros de film d’action, Carpenter allant jusqu’à l’exclure de la majorité des scènes de combat. Vaillant, ce qui nous le rend attachant, mais inepte au plus haut degré, Jack Burton est la parfaite antithèse des all-American heroes qui peuplèrent à la même époque le cinéma reaganien. S’il se joint à la quête de Wang, ce n’est que dans l’espoir de retrouver son camion et, éventuellement, de séduire la belle Gracie. Ce choix délibéré de la part de Carpenter sera aux origines de l’échec du film. Non pas qu’il nuise au récit, mais parce que ni le public, ni les producteurs ne s’étaient préparés à un tel ovni où l’Américain joue les seconds-couteaux auprès d’un personnage issu d’une minorité raciale.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986)Carpenter confie volontiers que l’une de ses motivations principales à réaliser ce film était d’émuler le cinéma d’arts martiaux dont plusieurs œuvres, comme La Main de fer (Jeong Chang-hwa, 1972) ou Zu : Les Guerriers de la montagne magique (Tsui Hark, 1983), lui avaient fait une très forte impression. Remaniant le scénario original de W.D. Richter1, qui en avait fait un western, le réalisateur a donc transposé le récit dans l’Amérique contemporaine en y incorporant autant que possible d’éléments des plus extravagants du cinéma d’exploitation chinois. Il en résulte un festin visuel regorgeant de couleurs chatoyantes et de trouvailles de mise en scène, un incomparable brassage d’action effrénée, d’effets spéciaux et de comédie hawksienne situé dans une reconstitution magnifique de Chinatown que sublime le travail du chef opérateur Dean Cundey qui, après Halloween (1978), Fog (1980), New York 1997 (1981) ou The Thing (1982), travaille ici pour la dernière fois avec le réalisateur.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986)Entouré d’une Kim Cattrall sexy comme on ne savait l’être qu’au long des années 1980, d’un James Hong qui cabotine à outrance dans son rôle de Lo Pan sans pour autant en devenir agaçant, et des excellents Dennis Dun et Victor Wong dont les interprétations nous permettent d’adhérer à un récit rocambolesque, Russell s’en donne à cœur joie dans la bouffonnerie la plus hilarante. Pourtant, la sincérité qu’il injecte à son personnage, en le dotant d’une improbable humanité, réussit en fin de compte à nous faire apprécier ce vulgaire abruti. À l’instar de ses compagnons d’infortune, le spectateur n’aura dès lors plus à cœur de contester à Jack ses faits d’armes réels ou fantasmés, se contentant plutôt de le laisser se croire au centre de l’histoire. Comme toujours, la mise en scène de Carpenter est irréprochable, chaque choix de cadrage ou de mouvement de caméra se mettant au service de la narration, toute lourdeur éliminée d’un style sobre mais éminemment reconnaissable. La musique, outre le rock très eighties du générique qu’il interprète avec son groupe The Coupe De Villes2, appartient par ailleurs aux compositions les plus atmosphériques du maître.

Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin (John Carpenter, 1986)Avec The Thing, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin reste donc l’échec le plus incompréhensible de la collaboration entre Carpenter et Russell. Dégoûté par le comportement des producteurs de la Fox, qui n’hésiteront pas à saboter la promotion d’un film dans lequel ils avaient pourtant investi vingt cinq millions de dollars, le cinéaste s’éloignera des studios hollywoodiens. Dans la foulée, il réalisera deux films où il clame haut et fort son indépendance : l’angoissant chef d’œuvre Prince des ténèbres (1987), pour lequel il retrouvera Dennis Dun et Victor Wong, puis le vitriolique Invasion Los Angeles (1988). Privant John Carpenter des budgets qui lui auraient permis de concrétiser des projets d’une toute autre nature, l’échec des Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin fut peut-être un mal pour un bien, nous offrant non seulement l’un des films de divertissement les plus originaux des années 1980 mais débouchant aussi sur certaines des œuvres les plus marquantes du réalisateur.

1W.D. Richter : scénariste de L’Invasion des profanateurs (Philip Kaufman, 1978) et réalisateur des Aventures de Buckaroo Banzaï à travers la huitième dimension (1984).

2The Coupe De Villes : groupe formé par John Carpenter, Nick Castle et Tommy Lee Wallace, réalisateur de nombreux films d’horreur dont  Halloween III : Le Sang du sorcier (1982) et ‘Il’ est revenu (1990) . Le groupe sortira son unique album en 1985, Waiting Out the Eighties.

4 personnes ont commenté l'article

    1. Même si je garde une préférence pour Prince des ténèbres/The Thing/Halloween en top 3, pour le reste c’est pareil. Même les films un peu moins bons restent excellents et se revoient toujours avec un immense plaisir. C’est simple, John Carpenter est l’un des plus grands. Vivement qu’il sorte de sa retraite.

  1. A force on ne sait plus se qui est marquant avec Carpenter, tellement sa filmo est passionnante (The thing, Fog, le prince des ténèbres, l’antre de la folie, celui là, et les autres).
    Moi j’adore aussi celui là, et en te relisant ça fait mélange entre quête à la seigneur des anneaux mixé avec Tarantino, et ça c’est complétement énorme!!
    Bon je ne passe plus très souvent, je manque beaucoup de temps, et c’est encore une fois un bien beau blog que tu as fais là (mais je ne sais pas quand tu as fais cette nouvelle mouture) !!

    1. J’essaierai de chroniquer plus de ses films pour t’inciter à revenir plus souvent! Il y en a encore un ou deux que je n’ai jamais vus, ce sera l’occasion parfaite.

      Ça doit faire un mois que j’ai changé le design. Il y a encore quelques choses à améliorer mais entre le boulot, les sorties et les films à voir ce n’est pas évident de trouver le temps comme tu dis.

      Pendant que je t’ai sous la main, je te conseille fortement Messiah of Evil si tu ne l’as jamais vu. Connaissant un peu tes sensibilités je pense que tu apprécieras l’aura lovecraftienne de la chose! Une de mes belles découvertes de ces derniers mois en tout cas.

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