L’Étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013) | Cinésthésies

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L’Étrange couleur des larmes de ton corps
un film d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013

L’Étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013)Avec Amer (2009), leur premier long-métrage, Hélène Cattet et Bruno Forzani racontaient l’éveil sensuel de la jeune Ana au travers d’une relecture toute en fétichismes du cinéma d’horreur transalpin. L’Étrange couleur des larmes de ton corps, persévérant sur cette même voie de l’hommage au gothique italien et au giallo, pourrait dans une certaine mesure en constituer le contre-point masculin. L’histoire, qu’un unique visionnage ne permettra pas d’appréhender de manière définitive, ne saurait cependant se résumer à cette seule interprétation. Dan, celui qui semble à première vue en être le principal protagoniste, va en effet découvrir de nouvelles et débordantes sensations au cours d’un périple à la fois mental et physique. Mais c’est avant tout à un univers désorientant, dont chaque élément touche à la fois au sublime et à la souffrance, que lui et les spectateurs seront conviés. Pour leur plaisir autant que leur détresse, naturellement.

L’Étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013)S’appuyant sur une narration labyrinthique à l’extrême, ce second film de Cattet et Forzani nous invite littéralement à jouir de ses inquiétants méandres. De retour d’un voyage d’affaires, Dan découvre que sa fiancée Edwige a disparu sans laisser la moindre indice quant à ce qui lui est advenu. Ce sont ses efforts pour la retrouver qui nous seront tendus comme seul fil d’Ariane : ce ténu ruban toujours à deux doigts de rompre, menaçant à tout instant de nous égarer dans les recoins les plus obscures du récit. Alors que Dan s’enlise dans d’infructueuses recherches, passant de ses propres souvenirs douloureux aux regrets tourmentés des hommes et femmes qu’il côtoie, ses manœuvres dessineront une boucle centrée sur l’appartement du couple. Ces motifs circulaires, spirale infernale et entêtante, nous ramèneront irrémédiablement aux murs oppressants du vieil immeuble pour laisser enfin y paraître en filigrane la silhouette de fantasmes violents et meurtriers.

L’Étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013)Malgré son indéniable impact visuel, Amer trahissait encore les quelques lacunes de ses auteurs. Avec L’Étrange couleur des larmes de ton corps, Cattet et Forzani franchissent un cap en alliant leur approche ultra-sensorielle de la narration cinématographique à une fluidité virtuose dans la gestion de l’espace et du temps. Qu’elle agisse sur l’image ou le son, le film jouant sur le dédoublement et la symétrie par la fragmentation et d’autres effets kaléidoscopiques, l’expérimentation résonne avec les thèmes dans les profondeurs des matériaux filmés et filmiques. D’où le choix, sans doute, de tourner en pellicule et de faire subir au fragile celluloïd les tortures de Karl Lemieux1 à l’image du film retravaillant le corps de ses protagonistes. De l’architecture des décors et du récit jusqu’à la structure des images elles-mêmes, chaque élément de l’œuvre répercute ainsi de mille manières les sensations intenses et insidieuses qu’infligent ces créatures entre fantômes et fantasmes aux personnages qu’elles hantent et obsèdent. Lacérations et cris stridents envahissent dès lors toute l’espace du film, s’immisçant dans les moindres replis et pores, pour écarteler le spectateur entre des torrents d’érotisme et cette éprouvante angoisse de contempler une vie qui se déchire et se disloque.

L’Étrange couleur des larmes de ton corps (Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2013)L’on pensera inévitablement, en découvrant le film, à l’architecture caractéristique de Suspiria (Dario Argento, 1977) ou à la voluptueuse Edwige Fenech qui fut maintes fois sublimée par la caméra de Sergio Martino (notamment dans L’Étrange vice de Madame Wardh, 1971 et Toutes les couleurs du vice, 1972). Il serait toutefois injuste de réduire le cinéma d’Hélène Cattet et Bruno Forzani à la simple réitération des pièces maîtresses du giallo. Du très prisé 33 tours de La Belladone de la tristesse (Eiichi Yamamoto, 1973) négligemment déposé sur la table basse de Dan jusqu’aux expérimentations empruntées à House (Nobuhiko Obayashi, 1977) et aux films de Seijun Suzuji (Le Vagabond de Tokyo, 1966 et La Marque du tueur, 1967), le cinéma d’exploitation japonais travaille aussi l’imaginaire des deux cinéastes. Comme, de toute évidence, le Lost Highway de David Lynch (1997) dont l’ombre plane à chaque sonnerie de l’interphone. L’on pourrait s’obstiner à relever les citations de cette manière mais le film réussit justement à l’image de Berberian Sound Studio (Peter Strickland, 2012) l’exploit de digérer ses sources d’inspiration pour mieux les remodeler. Évoluant dans l’ombre du surréalisme, L’Étrange couleur des larmes de ton corps leur rend hommage de la plus belle des manières : en leur offrant une renaissance sous une forme plus que jamais saisissante d’une redoutable sensualité.

1Karl Lemieux est le projectionniste de Godspeed You! Black Emperor, le groupe se présentant depuis ses premiers concerts devant des images filmées et parfois gravées à même la pellicule

2 personnes ont commenté l'article

  1. Intriguant. Reste quand même la crainte de ne pas rentrer dans le film par manque de référence.
    Et je me rends compte que je ne sais absolument plus si j’ai vu « Amer ». Je sais que je l’ai cherché, que j’avais l’intention de le voir mais rien, aucun souvenir. Il faudra que je le retrouve donc…

    1. Pour ce qui est de Amer, je pense que le manque de références peut empêcher de voir ce que le film cherche à faire. Dans le cas de L’Étrange couleur des larmes de ton corps, qui est largement plus abouti, je ne crois pas que ce sera gênant. Ces références, tout comme le récit que l’on ne saisit pas immédiatement, passent au plan secondaire lors d’un premier visionnage. C’est l’expérience sensorielle qui prime par-dessus tout et qui est diablement efficace. Après on peut jouer à décortiquer le récit et les thèmes, à reconnaître les citations, mais pendant la durée de la projection on n’en a tout simplement pas le loisir. On appréciera ou pas la façon dont Cattet et Forzani racontent leur histoire, ce bombardement visuel et sonore a en tous cas un énorme impact sur le spectateur. Je te conseille d’ailleurs de voir le film en salles plutôt qu’en DVD si t’en as l’occasion.

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