Blind Woman’s Curse (Teruo Ishii, 1970) | Cinésthésies

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Blind Woman’s Curse (Kaidan nobori ryu)
un film de Teruo Ishii (1970)

Blind Woman's Curse - Teruo IshiiCapable de mettre en images certaines idées des plus scabreuses qui lui valurent une réputation de provocateur invétéré, Teruo Ishii était avant tout un esthète particulièrement extravagant et inventif. Evoluant sans vergogne ni respect des codes dans le cinéma d’exploitation, il inscrira près d’une centaine de films à son compteur en puisant son inspiration aussi bien chez Kazuo Koike (Les huit vertus bafouées, 1973) qu’Edogawa Rampo (Horrors of Malformed Men, 1969). Une fois garantie le plaisir des spectateurs avec force violence et érotisme, il trouvait dans ce type de productions la liberté de laisser s’exprimer son imagination débridée et oser des expérimentations visuelles toutes plus étonnantes les unes que les autres. Entre l’art du ralenti et la stylisation outrancière, Ishii maîtrisait les ambiances comme personne et son œuvre, où souvent se diluent récits et personnages, est parsemée de séquences marquantes et d’instants de bravoure filmique ; choses que Blind Woman’s Curse (a.k.a. Black Cat’s Revenge) nous procure en abondance.

Blind Woman's Curse - Teruo IshiiOn pourrait difficilement écrire de Blind Woman’s Curse qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre du cinéma pink. Sa narration errante et son récit alambiqué nous égarent trop souvent pour assurer une réelle cohérence à l’ensemble. Imbibant une histoire classique de yakuzas d’une étrangeté à la lisière du fantastique, le film réussit cependant à conserver une saveur particulière et la volonté de mélanger genres et tonalités suscite de tout son long la fascination du spectateur.

Blind Woman's Curse - Teruo IshiiDès l’ouverture, un combat de masse filmé au ralenti sous une pluie battante et accompagné d’une musique digne des meilleurs westerns transalpins, la qualité de mise en scène apparaît comme une évidence. Saisie par éclats, de courts plans se figeant pour laisser s’imprimer les caractères rouges du générique, la violence explose à l’écran et inonde l’obscurité de gerbes de sang. Les katanas tranchent des membres et empalent l’ennemi, les mourants s’écroulent pour être rejoints à terre par une femme blessée au visage en voulant sauver son frère. Venus venger leur maître, les guerriers du clan Tachibana combattent tels les maillons d’une chaîne pour recomposer le corps du dragon dont tous portent les fragments tatoués sur leurs corps en signe d’unité. L’héritière Akemi mène par l’exemple, la tête du monstre ornant son propre dos et l’animant de sa rage. Mais voyant tomber la jeune femme sous ses coups elle mettra terme à cette violence, la caméra s’attardant alors sur son visage stupéfait autant par la force destructrice de sa propre lame que par la vision d’un chat noir lapant le sang de sa malencontreuse victime. La malédiction étant dès lors jetée, l’éternel motif de la vengeance aura tout le reste du film pour se rejouer.

Meiko Kaji dans Blind Woman's Curse de Teruo IshiiAprès un séjour en prison pour femmes, passage obligé pour le genre, nous retrouvons Akemi trois années plus tard s’essayant à maintenir la paix entre son clan et ses rivaux. Le vil Dobashi, un yakuza et proxénète du même quartier, nourrit quant à lui d’autres ambitions et complote pour faire vaciller le règne des Tachibana. C’est alors qu’une femme aveugle, travaillant dans une foire comme lanceuse de couteaux, lui proposera son aide. Assistée par un bossu et un chat noir, elle semble être à l’origine de la disparition de l’entourage d’Akemi dont on retrouve une à une les chairs tatouées disséminées aux quatre coins de la ville. Ses lieutenants la pressant de répliquer, la jeune cheftaine refuse cependant de recourir à la violence mais son attentisme permet à un traître d’agir au sein de son propre foyer.

Blind Woman's Curse - Teruo IshiiDe ce récit labyrinthique, où évolue une multitude de personnages incluant yakuzas violents, freaks itinérants et chevaleresques âmes vagabondes, Teruo Ishii tire une œuvre profondément schizophrène. Akemi, qui semblait pourtant être l’héroïne de Blind Woman’s Curse,  s’effacera du premier plan, le film ne s’attachant finalement pas plus à son cas qu’à ceux des nombreux autres protagonistes. Si l’ensemble manque d’un fil conducteur fort, chaque scène – de celles de sabre à celles d’épouvante – est néanmoins exécutée à la perfection et l’ambiance générale reste captivante. Du refus obstiné de se laisser enfermer dans un quelconque genre, Teruo Ishii aboutit donc à quelque chose proche du film à sketches, alternant entre moments d’action et d’horreur, se permettant un détour par la comédie avec ce troisième chef de clan qui se promène en pagne rouge, chapeau melon et fesses à l’air, les différents micro-récits se rejoignant plus ou moins dans le sort d’Akemi.

Blind Woman's Curse - Teruo IshiiSur le plan visuel, Blind Woman’s Curse est un véritable joyau regorgeant d’inattendues idées de mise en scène dont la plus marquante demeure cet inoubliable tatouage de dragon qui se recompose lorsque le clan Tachinaba se met en formation de combat. Scène après scène, le film nous fait visiter les décors somptueux que sont le sinistre repaire du bossu ou le donjon sous-terrain de Dobashi ; des lieux peuplés de poupées de cire et de prostituées soumises, d’adversaires torturés et d’inavouables secrets. Seul manque à l’habituel catalogue ishiien l’érotisme pervers mais on s’en passe, l’ensemble du récit se voilant d’une brume morbide pour répondre à nos exigences émotionnelles par l’inquiétude omniprésente.

Blind Woman's Curse - Teruo IshiiEn réponse à sa séquence d’ouverture, Blind Woman’s Curse se conclura sur un autre combat monumental. A la loyale cette fois et opposant deux femmes aux destins entrelacés. Chorégraphié avec brio sous l’obscurité démentielle d’un ciel orageux, le duel confère aux héroïnes et à leurs tragédies respectives une dimension mythologique. Alors que leurs mouvements gracieux font s’envoler la poussière, c’est la morale plus que toute autre chose qui luttera en chacune d’elles pour refaire surface et offrir au film une résolution hautement satisfaisante, empreinte de nostalgie et de regrets. Une fois la poussière retombée, l’orage pourra lentement se dissiper mais la violence de son souffle aura à jamais marqué le cœur de ceux dont on vient de nous raconter la triste histoire.

Meiko Kaji dans Blind Woman's Curse de Teruo IshiiSans s’avérer indispensable, Blind Woman’s Curse enchantera tout spectateur doté d’une forte curiosité pour l’insolite, Teruo Ishii trouvant dans son récit la matière pour donner lieu à un enchaînement fiévreux de scènes d’anthologie et instants de pure bizarrerie horrifique. La chanteuse et actrice Masako Ohta y interprète de plus son premier rôle majeur et adoptera à cette occasion le pseudonyme sous lequel elle deviendra une légende du cinéma d’exploitation nippon : Meiko Kaji, la star entre autres de La Femme scorpion et de Lady Snowblood.

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