Whistle and I’ll Come to You (Jonathan Miller, 1968) | Cinésthésies

Whistle and I'll Come to You
un film de Jonathan Miller (1968)

Whistle and I'll Come to You

Universitaire spécialiste de la littérature médiévale et grand passionné d’archéologie, M.R. James est aussi l’un des auteurs d’histoires de fantômes les plus célébrés de la langue anglaise. Peu diffusés en français, ses écrits ont pourtant marqué nombre d’écrivains à commencer par son contemporain H.P. Lovecraft qui cita l’œuvre de l’Anglais comme un sommet de la littérature horrifique dans son essai « Supernatural Horror in Literature » (publié dans The Recluse, 1927). L’apport principal de James à l’horreur est d’avoir rompu avec la tradition romantique des Shelley, Stoker et Stevenson, actualisant le contexte de ses récits et travaillant par la suggestion pour lier étroitement le surnaturel à l’état psychologique de ses personnages. Rarement portés à l’écran, l’on peut ressentir l’influence majeure de ses récits sur le cinéma de Jacques Tourneur qui adapta « Casting the Runes » pour livrer Rendez-vous avec la peur, un film d’horreur tardif que le réalisateur de La Féline tourna en Angleterre à la fin des années 1950. Plusieurs décennies après la mort de James, en pleine déferlante des Dracula et Frankenstein estampillés Hammer, la BBC allait à son tour innover en consacrant un épisode de sa série Omnibus, jusqu’alors uniquement composé de documentaires sur l’art, à l’une des meilleures nouvelles de l’auteur : « Oh, Whistle, and I’ll Come to You My Lad »*. Diffusé sur la chaîne britannique en 1968, soit la même année que sortait aux États-Unis La Nuit des morts vivants, le téléfilm de Jonathan Miller dépoussiérait un genre sur le point de s’essouffler et signait, à l’image du film séminal de George A. Romero, l’acte de naissance du cinéma d’horreur moderne.

Whistle and I'll Come to You (Jonathan Miller, 1968)Comme la majorité des histoires de fantômes de James, Whistle and I’ll Come to You suit le périple d’un intellectuel qui verra remises en question ses certitudes par des phénomènes défiant une vision prosaïque du monde fondée sur son inébranlable scepticisme et une approche matérialiste du moindre phénomène. Quittant le luxe de Cambridge le temps d’un séjour le long de la côte anglaise, le solitaire Professeur Parkin passera ses journées à déambuler sur les vastes plages désertiques et à arpenter les cimetières laissés à l’abandon qui émaillent la région. C’est au cours d’une de ces lugubres visites que Parkin ramassera l’objet déclencheur de l’apparition qui va le hanter, une vieille flûte portant l’énigmatique inscription « Quis est iste qui venit » (« Qui est-ce donc qui approche ? »). Interrogé par un deuxième résident de l’hôtel sur l’existence des fantômes, Parkin retournera sa question avec une arrogance toute oxbridgienne : « Il faudrait déjà s’accorder sur ce que l’on entend par fantôme. » Mais à partir du moment où, succombant à la curiosité, il soufflera dans le simple instrument, une inquiétante figure peuplera les nuits et les réflexions du vieil homme acariâtre pour le précipiter dans les affres d’une terrible démence.

Whistle and I'll Come to You (Jonathan Miller, 1968)Suivant les mésaventures de Parkin par une narration sobre, grouillant néanmoins d’une horreur insaisissable, Miller réussit à nous faire épouser le point de vue de son personnage pour mieux partager sa détresse tout en raillant l’attitude hautaine de ce-dernier ainsi que son incapacité totale à reconnaître ses plus flagrantes erreurs. Bien que l’individu demeurera méprisable jusqu’au bout, à mesure que se désagrègent ses certitudes nous partagerons toute l’amplitude de sa terreur face aux révélations dont il ne peut trouver refuge qu’en abandonnant la raison, l’attribut même qu’il chérit plus que tout autre. Magnifiés par la somptueuse photographie noir et blanc de Dick Bush, brillant chef opérateur qui collabora entre autres avec Ken Russell (Savage Messiah, Mahler, Tommy…), Saul Bass (Phase IV), Peter Watkins (Culloden) et William Friedkin (Sorcerer), les paysages de la campagne anglaise jouent un rôle majeur dans l’aura glaçante du film. Un puissant mysticisme émane de la moindre plage ou bosquet que traverse l’insouciant Parkin, un lourd passé imprégnant chaque parcelle de terre et tentant d’échapper aux objets qui l’enferment pour laisser s’abattre sa vengeance sur le présomptueux intellectuel. Car il est ici surtout question d’une rupture entre le présent et le passé, de traditions et d’une spiritualité bafouées au nom du progrès. Sûr de ses forces, certain que le rationnel finira par l’emporter, Parkin est à l’image de son époque triomphaliste, permettant à Miller de rendre d’autant plus palpable l’horreur d’un monde qui défie jusqu’à nos plus intimes convictions.

*« Oh, Whistle, and I’ll Come to You My Lad » est paru en français sous le titre « Siffle et je viendrai » dans un recueil de nouvelles de M.R. James publié aux Nouvelles Éditions Oswald dans la collection Néomnibus. L’ouvrage est malheureusement épuisé et, s’agissant à ma connaissance de l’unique traduction française, il vous faudra désormais vous contenter des versions originales.

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